Dire non au culte de la vitesse

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25/10/2012 par citizeninaction

Produire et consommer localement, préserver le patrimoine et recréer du lien social dans les villages guettés par la désertification. Tels sont les objectifs de l’association Cittaslow. Créé en 1999 en Italie, ce réseau fédère aujourd’hui plus de 160 villes de moins de 50 000 habitants dans 25 pays. Et l’adhésion aux valeurs prônées par Cittaslow ne cesse de grandir en ces temps de crises environnementale et économique.

 

Prendre le temps de ralentir, de réfléchir à notre mode de vie pour l’améliorer. Cette philosophie peut paraître anachronique dans une société qui voue un culte aux dieux de la vitesse et de la productivité. C’est pourtant le parti pris de l’association Cittaslow, littéralement « ville lente » en français. Née en 1999 de la volonté de Paolo Saturnini, maire du petit village de Chianti en Toscane, l’association promeut un modèle de développement respectueux de l’environnement et des hommes. S’inspirant du concept de Slowfood, initiative également lancée en Italie en 1989 en réponse à la prolifération de la restauration rapide, Cittaslow veut dépasser le seul cadre du bien manger et remettre en cause nos modes actuels de consommation et de communication. Pour Pier Giorgio Olivetti, son directeur, il est évident que « nous ne pouvons plus nous permettre de vivre au rythme auquel nous avons vécu au cours des 30 dernières années. Le système actuel est obsolète ».

Pour le changer, Cittaslow a décidé d’agir au niveau local. Seules les villes de moins de 50 000 habitants peuvent bénéficier du label et ainsi rejoindre le réseau international de « villes où il fait bon vivre ». Les municipalités volontaires sont « évaluées sur plus de 50 critères portant sur tous les domaines de la vie communale », explique Véronique Marendat, maire Nouveau centre de Segonzac, première des 5 villes françaises à s’être lancée dans l’aventure en 2010 (voir reportage). Cela passe par la promotion des circuits courts, l’aménagement de zones sans voitures pour que les piétons et cyclistes se réapproprient l’espace public et la préservation du patrimoine. Ainsi, Jean-Marie Darmian, maire divers gauche de Créon en Gironde a créé une gare de vélos en libre-service pour permettre aux habitants et aux touristes de « saisir ces instants dont on ne mesure le prix réel qu’en regagnant les bruits de la ville, à la force du jarret ». Cet élu qui voit Cittaslow comme « un virage social » a également interdit les véhicules à moins de 200 mètres des écoles et porté le nombre de producteurs locaux à 30% pendant le marché.

Un tournant qu’à également pris la ville de Blanquefort (33), à 100 km de là. La municipalité à réhabilité une ancienne étable afin d’y installer un élevage ouvert aux visiteurs, proposant des activités ludiques en lien avec la nature. À Midden-Delfland, capitale Cittaslow des Pays-Bas, la mairie à créé une zone naturelle protégée pour empêcher la construction de gratte-ciel dans une région déjà fortement bétonisée, et ce afin de promouvoir l’agriculture et l’artisanat. Pier Giorgio Olivetti se défend de tout conservatisme. Il insiste sur le fait que « ralentir c’est être moderne. ça veut pas dire vivre dans le passé ou devenir des Amishes, mais utiliser le meilleur des technologies au service du développement durable, des citoyens, et de l’économie locale ». Pour lui, il est essentiel de redynamiser les zones rurales en les rendant plus attractives afin de lutter contre leur désertification. On est donc loin du retour à l’âge de pierre.

Un modèle de développement soutenable

Le fait de travailler en réseau permet également de mutualiser les bonnes pratiques entre villes partageant des problématiques similaires. En outre, « Cittaslow oblige les élus à reformuler les politiques de la commune et à les mettre en synergie. Le seul fait de demander le label nous force à remettre à plat ce qui était fait jusque là sans cohésion réelle », souligne Darmian. Convaincu de la capacité du label à faire changer les mentalités au niveau local, il déplore cependant que certaines villes du réseau utilisent le label afin de « valoriser leurs productions à l’international ». Alain Gaube, maire de Labastide d’Armagnac (40) ne cache pas sa volonté de « faire connaître le village et son patrimoine et d’offrir l’opportunité aux producteurs d’exposer dans des villes du réseau ». Mais cela n’empêche pas ce producteur d’armagnac, habitué à regarder son produit vieillir dans des chais pendant plus de 20 ans, de faire lui aussi l’éloge de la lenteur : « aujourd’hui on construit en quelques mois des bâtiments qui ne seront plus là dans 30 ans. Il a fallu de nombreuses années pour construire l’église du village qui date du XIIIème siècle, mais elle est toujours là aujourd’hui ».

Et force est de constater que la démarche séduit. 161 villes dans 25 pays aussi différents que la Turquie, la Colombie ou la Corée du Sud ont obtenu leur label. L’association est en pleine expansion. Le réseau français a été inauguré en mars dernier et des projets de labelisation sont par exemple à l’étude en Bretagne et en Auvergne. « Le label rencontre un grand succès auprès des touristes, se réjouit Gisèle Beuste de l’office du tourisme de Mirande (32). Nous avons également été contactés par des futurs résidents qui veulent changer de région pour privilégier leur qualité de vie ». Dans un rapport rendu l’année dernière au ministère du Développement durable, une promotion de l’ENA jugeait que Cittaslow « ne relève pas d’un phénomène de mode » mais constitue bien « un modèle de développement économique soutenable sur les plans environnemental et social ».

Pour Pier Giorgio Olivetti, la révolution Cittaslow est en marche. « Tout le monde a compris que notre philosophie n’est pas seulement théorique, mais se vérifie dans la pratique », croit-il savoir. Tout le monde ? Pas vraiment. La plus ancienne Cittaslow française n’a que deux ans et, de l’aveu même de certains élus, la population semble encore avoir du mal à saisir l’intérêt du mouvement. Véronique Ferreira, maire PS de Blanquefort reconnaît que le label est encore largement méconnu parmi les habitants. « Mais si vous leur demandez s’il fait bon vivre dans leur ville, je suis certaine qu’ils vous répondront oui », assure-t-elle. N’est-ce pas là le plus important ?

Cittaslow, un label conservateur ?

Bien que le label Cittaslow n’ait pas à faire face à des attaques frontales, la notion de lenteur est souvent interprétée comme passéiste et conservatrice par les habitants des villes labellisées. Un sentiment renforcé par le logo qui représente un escargot transportant une ville sur sa coquille. À Segonzac, en Charente, la population s’inquiète de l’effet des limitations de vitesse sur l’activité économique. En effet, la lenteur n’est pas en odeur de sainteté sur notre territoire. « La France est attachée à la vitesse qui est vue comme un signe de progrès. C’est un héritage historique lié à l’industrie automobile et à l’aviation », estime Darmian, maire de Créon (33). Mais moi je pense que le vrai progrès c’est la lenteur. ». Sauf que tout le monde ne partage pas son point de vue. « Le terme de ville lente fait réagir, et malheureusement, il est plutôt connoté péjorativement, regrette Véronique Ferreira, maire de Blanquefort (33). Les gens ont l’impression qu’on parle de villes vieillissantes, qui vivent au ralenti. Pourquoi tu postules pour ce label alors que Blanquefort est reconnue pour son dynamisme, me demande-t-on souvent. Du coup, je traduis Cittaslow par ville du bon vivre ».

Emmanuel Daniel


Version longue de l’article publié dans l’Humanité Dimanche du 25 octobre

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